LE DEBAT SOCIAL AU SENEGAL, S'INTERESSE-T-IL A LA QUESTION
DE « LA
COMPETENCE » ?
Le
contexte de la mondialisation de l'économie, au delà des débats
contradictoires et des affrontements qu'il suscite, oblige nos Etats à
une relecture de leur statut et à organiser une sérieuse mobilisation
des capacités, pour livrer le passionnant combat du développement.
Nous
sommes entrés dans une ère économique caractérisée par des exigences
fortes en termes de rapidité, de souplesse, de réactivité et de
qualité. Le niveau d'exigence de la compétitivité des entreprises
modifie considérablement les relations que celles-ci doivent entretenir
avec leur environnement. L'organisation de ces entreprises et la place
que les Ressources Humaines y occupent, doivent être continuellement
repensées.
Les
modes d'organisation qui demandent aux salariés de se conformer
strictement à des tâches et à des consignes avec une subordination au
travail fortement marquée par son caractère disciplinaire et
hiérarchique, doivent dans nos économies d'aujourd'hui, céder la place
à des organisations capables de miser sur la responsabilisation des
salariés qui, de plus en plus, sont sollicités pour intégrer dans leur
manière de faire, les besoins des clients.
Chaque
salarié doit comprendre son apport en termes de missions à remplir et
d'objectifs à atteindre, plus que de tâches à effectuer. C'est une
nouvelle exigence du travail, qui implique un nécessaire changement des
relations professionnelles, une modification des rapports
hiérarchiques, un décloisonnement des fonctions, une recomposition des
tâches et des activités, et une valorisation des individus.
Il
est donc important sinon impératif, que les choix et les démarches des
entreprises soient plus conformes aux réalités perçues et vécues sur le
terrain.
Le
modèle de la compétence peut aujourd'hui, accompagner ces
mutations du travail.
La
compétence est une notion, un concept, une nouvelle manière de parler
des contenus du travail, une nouvelle manière d'appréhender, de
décrire, et de représenter la réalité sociale des entreprises. Les
effets induits de son utilisation en matière d'organisation, de
management et de Gestion des Ressources Humaines, traduisent une
volonté de changement que conduisent les entreprises pour maintenir
leur compétitivité et répondre à des impératifs de flexibilité et de
réactivité.
Plus qu'une
simple prise de conscience, il s'agit d'un choix stratégique qui offre
en plus, la possibilité d'un nouveau dialogue social.
DU POSTE DE TRAVAIL A LA QUALIFICATION
L'Etat
social a amorcé sa construction à la fin de la
deuxième guerre mondiale. Cette amorce s'est déroulée dans un contexte
marqué par une volonté des ouvriers de s'affranchir du diktat des
employeurs qui les obligeaient jusque là, à aliéner leur liberté au
profit de la production.
A
la fin du XIX è siècle, Frederich W. TAYLOR a jeté les bases de
l'organisation scientifique moderne de la production. Cette
organisation concerne la conception du produit, les procédés de
l'outillage, le plan de l'usine, l'évaluation du travail et sa
standardisation. Elle s'applique notamment aux tâches à accomplir, aux
méthodes à utiliser, à la répartition du travail entre les ouvriers, à
la disposition du lieu de travail, aux normes à atteindre et à
l'interdépendance de l'homme et de la machine.
C'est
ainsi que le concept de poste de travail fut historiquement lié à
l'avènement du Taylorisme. Le poste de travail étant par définition,
« une situation de travail
individuelle et localisée ». En règle générale, il existe
une personne par poste de travail.
Les
conventions collectives qui sont l'aboutissement de négociations entre
Patronat et Organisations syndicales de travailleurs, formalisent les
ententes sur les relations de travail mais également, elles
représentent une référence essentielle de la différenciation des
postes.
L'Enseignement
Professionnel a pour sa part, classifié et organisé les savoirs autour
des diplômes qui, acquis une fois pour toutes, sanctionnent et valident
ces savoirs.
La
notion de qualification a fait son apparition à travers les conventions
collectives et les cursus de formation pour se poser progressivement en
élément essentiel d'un système de régulations sociales. Elle se réfère
d'une part, au poste de travail (qualification du poste) et d'autre
part, elle fixe les exigences nécessaires (qualification de l'individu)
pour occuper ledit poste. Le contenu de celui-ci étant défini de
manière immuable par les bureaux des méthodes.
C'est
à partir de la qualification que l'on définit la hiérarchie des postes
et des emplois et que l'on justifie aussi la différence des salaires.
C'est l'objet de la classification. Trois critères de base
retenus par le BIT (Bureau International du Travail) sont censés être
communs à tous les postes, dans la construction des
classifications : le savoir-faire, les solutions des problèmes et
les responsabilités.
Un
des enjeux historiques de l'établissement d'une grille de
classification, fut de traduire et de consolider l'équilibre et la
cohérence des rémunérations entre différents emplois. Du point de vue
économique, une telle démarche renvoie aux préoccupations des chefs
d'entreprises mais également aux autres acteurs du marché du travail.
En effet, au delà du sentiment d'équité sociale qui peut animer le
Patronat, les grilles de classification pouvaient jouer un rôle
d'ajustement économique et social.
Un
des avantages de la qualification, c'est qu'elle peut être évaluée,
certifiée et donc, être reconnue socialement par tous les acteurs
(employeurs, employés et Etat). La qualification attachée au diplôme,
est un signal fort que tous les travailleurs et employeurs sont
capables de reconnaître et d'interpréter : la formation mène à une
qualification précise qui à son tour, débouche sur un emploi.
DU GLISSEMENT DE LA QUALIFICATION VERS LA
COMPETENCE
Dans
un marché concurrentiel où la qualité et le service sont des
paramètres-clés, ce ne sont plus le capital et les procédures qui font
la différence mais plutôt, les Ressources Humaines de l'entreprise.
Pour que les investissements financiers et matériels portent leurs
fruits, ils doivent être accompagnés d'une Gestion des Ressources
Humaines.
Il est vrai
qu'à l'époque de Taylor, le travail humain restait une source
essentielle de richesse avec certes une décomposition des gestes. Mais
ce modèle taylorien, pour ce qu'il privilégie la monovalence, la
parcellisation et la spécialisation des tâches, montre ses limites dans
le contexte actuel.
Les
qualifications sont devenues insuffisantes pour rendre compte des
réalités du travail. Il y a de moins en moins de correspondance entre
le diplôme initial et le métier exercé. Les contenus de travail
évoluent rapidement, dès fois ils sont moins techniques et de plus en
plus, immatériels. De nos jours, on substitue à une analyse de travail
en termes de missions à accomplir, une analyse d'activités et de
tâches. La tâche est en quelque sorte, la plus petite unité
organisationnelle de travail.
La
nécessité d'une logique d'analyse plus fine s'est donc imposée :
c'est l'approche par les compétences.
La
compétence peut être définie comme « la capacité d'accomplir une activité de
façon satisfaisante » ou alors « la
mise en oeuvre en situation professionnelle, de capacités qui
permettent d'exercer convenablment une fonction ou une activité ». Les compétences sont ainsi
détenues par les personnes qui les mettent en oeuvre dans des
situations de travail.
L'implication
des salariés face à des situations imprévues et à des demandes
spécifiques de clients, devient une source de production essentielle.
Dès qu'on parle de flexibilité, de souplesse, de réactivité, de
polyvalence, de créativité, d'employabilité..., le concept de
compétence s'impose de fait dans le débat. La logique compétence
favorise davantage la reconnaissance du salarié. Elle trouve sa
cohérence dans une organisation du travail qui permet à l'individu de
s'épanouir, d'être autonome, d'anticiper, d'intervenir et d'être
efficace.
Qualification
et compétence ne s'opposent pas mais se combinent et s'enrichissent. La
qualification reste un socle de savoirs et de savoir-faire qui garantit
les capacités potentielles requises par un travail donné. la compétence
y ajoute la capacité à s'ajuster et à évoluer en fonction des besoins
et de la mission confiée.
LES ENJEUX DE LA COMPETENCE
Il
est vrai que la notion de compétence est aujourd'hui utilisée par tout
le monde et chacun l'utilise à sa manière et selon ses besoins propres.
Au delà d'un effet de mode, c'est à mettre sous le compte de la
richesse même du concept.
Lorsqu'on
parle de compétence dans des situations de travail, l'idée que l'on a
derrière, c'est de sortir le poste de travail de sa prescription
rigide, de « l'éclater » et de décrire valablement ce qu'est
devenu le travail, pour entrer dans une logique de gestion efficace des
Ressources Humaines. Cette démarche permet de mieux recruter, mieux
former, mieux gérer les carrières, rémunérer de manière plus équitable,
etc..
La
pérennité des entreprises et leur développement sont conditionnés par
leur capacité à s'adapter aux mutations permanentes de leur
environnement (économique, politique, financier, ...), à anticiper les
besoins de leurs clients et à faire évoluer leurs organisations et
conséquemment, leurs métiers et emplois. Dans ce contexte, la
compétence doit être perçue par les employeurs, comme un enjeu
stratégique, une force motrice intégrée dans la vision globale et les
orientations de l'entreprise.
Certains
changements importants opérés par les directions en matière de Gestion
des Ressources Humaines, résultent pour la plupart des cas, soit d'une
prise de conscience que l'entreprise ne peut plus fonctionner comme
elle fonctionne, ce qui oblige ces directions à envisager d'autres
manières de gérer le personnel, soit ce sont des situations de crises
ouvertes avec une profonde dégradation du climat social, obligeant
ainsi les directions à trouver une autre manière de dialoguer avec le
personnel.
La
mise en place d'une gestion des compétences dans l'entreprise passe
nécessairement par l'ouverture d'un dialogue social.
NECESSITE D'UN DIALOGUE SOCIAL
La
mobilisation de la compétence des individus au travail n'est pas
documentée par le Code du travail du Sénégal et les conventions
collectives. On y prescrit plutôt, les exigences de qualifications
nécessaires pour tenir un poste : c'est le poste qui est classé et
c'est ce classement qui détermine la rémunération minimale de base. Les
implications plus fortes des salariés au travail, sont souvent
rémunérées par l'attribution de primes, pendant que les avancements et
certaines promotions restent guidés par une priorité à l'ancienneté. En
réalité, on demande au salarié de tenir un poste et on le paie pour
cela.
Difficile
aujourd'hui de parler emploi,
mobilité, promotion, formation, apprentissage, rémunération, temps de
travail, sans avoir comme toile de fond, comme préoccupation,
les transformations de l'organisation et des relations de travail et
sans avoir aussi, le souci de mobiliser et d'optimiser les compétences
des salariés.
Autant
le Code du travail et les conventions collectives ne se sont pas
construits en un jour, autant le recours à la compétence prendra le
temps qu'il faut, pour assoire un compromis entre plusieurs logiques,
par le biais de la négociation et du dialogue.
Fondamentalement,
il s'agit en discutant de situations concrètes de travail, de
redessiner les devoirs et les espoirs de chacun ainsi que les modes de
collaboration.
L'évolution
d'une logique de poste vers une logique de compétence ne se passe
jamais en douceur. C'est pourquoi il faut au préalable, prendre le
temps d'en débattre.
Si les
acteurs sont convaincus de la nécessité de changer les règles
actuelles, il leur reste de trouver un compromis social sur la question
de la compétence.
Au
Sénégal, nous devons donc faire émerger la compétence dans le débat
social, pour mieux aborder le virage de la modernisation des relations
professionnelles.
Le document portant Charte Nationale sur le
Dialogue Social au Sénégal, signé par les acteurs du monde
du travail, annonce de nouvelles perspectives et des pistes, pour mieux
promouvoir à travers le dialogue social, la compétitivité des
entreprises et pour prendre sérieusement en compte les aspirations
fondamentales des travailleurs.
Les
changements de mentalité et de comportement auxquels la Charte invite,
favoriseront à moyen et long termes, l'émergence de nouveaux repères
sur lesquels doivent se construire de nouvelles représentations de
l'homme au travail.
Si
nous
comprenons que la valorisation des travailleurs peut insuffler une
nouvelle dynamique aux rapports sociaux, ce serait l'essentiel pour
ouvrir le débat sur la compétence.
Keba
Diallo Ingenieur de la Formation
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